Interview
Philippe Crnogorac
• Quel est l'élément qui a déclenché votre désir de faire ce film ?
Potosi est un fantastique décor de cinéma. Je l'ai découvert il y a plus de 10 ans. J'avais été fasciné par ce lieu, en pleine cordillère, à plus de 4000 mètres d'altitude. Un lieu qu'on croirait inventé par un romancier fou tant l'histoire de cette ville est sidérante. Richissime, violente, décadente… puis abandonnée, Potosi est un lieu de mémoire de notre civilisation, de notre passé de conquérants, de l'origine de notre argent. Elle est un peu l'arrière-cuisine de nos sociétés modernes et monétaires.
Alors, quand Pascale m'a raconté l'histoire de cet homme, qui, pour devenir riche, aurait passé un pacte avec le diable avant de disparaître, j'ai immédiatement été assailli par des images. J'ai vu de la terre, des paysages, du vent, et surtout des visages, des visages de cinéma, abîmés, avec des regards inquiétants. De ceux qui ont vu le diable… et une intrigue universelle, archaïque, d'un pacte tabou, qui nous parle de nos peurs et de nos désirs, de notre histoire religieuse, dans l'obscurité inquiétante de la mine.
Ce sont ces images fortes que j'avais aperçues à Potosi et que je n'avais jamais oubliées ni revues ailleurs, qui m'ont données envie de faire ce film.
• Considérez-vous davantage La tentation de Potosi comme un documentaire ou une fiction ?
La tentation de Potosi est clairement un documentaire, dans le sens où il a été tourné en prise directe avec la réalité du lieu. Il n'y a aucun dialogue pré-établi, aucun comédien qui aurait été payé pour tenir un rôle. Mais la particularité de ce film est que son postulat de départ nous interroge sur le réel et l'imaginaire. Qu'est-ce que vendre son âme au diable ? Une fiction ou une réalité ? Et jusqu'où ? Quelle en serait la frontière ? C'est cette dimension que le film cherche à approcher à travers le voyage d'un homme qui cherche à retrouver la trace de Manuel Moralès, celui qui a pactisé avec le démon.
Alors bien sûr, la question s'est posée de scénariser cette histoire et de la mettre en scène avec des comédiens. Mais il est très vite apparu que le romanesque viendrait de la réalité, que les récits des gens sur place seraient bien plus forts que ce qu'un scénario de fiction pourrait inventer. C'est cette certitude qui a insufflé sa forme au film. Le cinéma s'est souvent emparé du diable en fiction, mais soudain, se trouver confronté à des récits de vraies gens qui disent avoir vu le diable, avoir passé un pacte avec lui… Ça, je ne connaissais pas. C'est de cet étonnement et de cette curiosité qu'est né le film et son dispositif.
Et le personnage qui entreprend cette quête dans le film pourrait être vous, moi, plongeant dans cet univers si particulier des Andes boliviennes, avec ce désir de percer le mythe, la légende, et avec l'espoir secret que derrière cette histoire, il y a sûrement des choses à apprendre, à comprendre, à prendre peut être. C'est une tentative de s'approcher de la fable, du conte, de rendre universelle cette histoire, avec une certaine forme d'esprit baroque si présent en Bolivie.
•Vous aviez déjà fait un film en Bolivie, il y a 10 ans. Quel est votre rapport à la culture bolivienne ?
J'aime beaucoup ce pays, en tout cas la région des hauts plateaux que je connais un peu : Il y fait froid, on y souffre du mal d'altitude, et les routes sont régulièrement bloquées…. Mais on y rencontre des gens et des paysages extraordinaires. C'est un pays sans concession, qui ne connaît pas la tiédeur. Fatiguant sans doute, mais tellement vivant. En ce sens, les mineurs incarnent ces sentiments et le film est aussi un hommage à ces hommes qui travaillent dans des conditions inimaginables et qui malgré tout, sont fiers d'être mineur, fiers de mettre chaque jour leur vie en jeu, avec l'espoir de trouver un jour le bon filon qui viendra effacer tous leurs efforts et leurs souffrances.
• Comment avez-vous découvert l'histoire de Manuel Morales ?
Cette histoire m'a été racontée par mon amie Pascale Absi qui travaille comme ethnologue depuis plus de 15 ans avec les mineurs de Potosi. Elle a une connaissance très profonde et intime de cet univers, et elle la tenait elle-même d'un mineur sur place qui le lui avait raconté lors d'un entretien. Son histoire lui avait été transmise par un de ses compagnons de travail.
• Le film comporte plusieurs séquences tournées au fond de la mine. Quelles ont été les conditions de tournage de ces séquences ?
La descente dans les mines de Potosi pour tous ceux qui l'ont connue est une expérience inoubliable. A la base, je suis plutôt claustrophobe, c'est-à-dire qu'un ascenseur parisien est la limite de ce que je suis censé pouvoir supporter. Là, à plus de 4000 mètres, on se retrouve courbé dans les entrailles de la terre, à ramper dans des galeries qui permettent tout juste le passage d'un homme, pour atteindre des lieux d'exploitations ou la chaleur monte jusqu'à 40 degrés... Le preneur de son avec qui je travaillais est bolivien. Il ne connaissait pas les mines. Il n'en revenait pas. Ça a été pour lui aussi une expérience inoubliable. Et pourtant son père lui en avait parlé.
Puis, une fois passées l'angoisse et l'asphyxie, on se dit que les mineurs y viennent tous les jours, eux, pour un salaire de misère.
Filmer permet de supporter beaucoup de choses et la caméra dans ces conditions est un allié remarquable. Nous étions sur un lieu de travail et nous travaillions nous aussi. Ça aide beaucoup. La différence est que pour nous la mine a été une expérience de deux ou trois jours. Pour eux, c'est une vie.
• Avez-vous finalement pactisé avec le Tio…?
C'est lui qui choisit son personnel.